Un enfant a six ans

deux amandes noires
une peau innocente
qui laisse entrevoir
la fin des dents de lait                                  
mais sous un clair de lune
celle que Gao Qipei
au travers des bambous
et des fleurs de pruniers
nous a montré une fois
mais pour l’éternité








toi  
tu es à l’orée 
de soixante-quinze lunes
un jour presque comme un autre
il annonce une vie


Amphitryons

quoi de plus naturel
il laisse sa capside
pour vivre chez son hôte

mais alors
sa volonté myope 
lui fait perdre la tête
il n’y a pas de place
pour deux amphitryons

on cherche à le pourfendre
lui hotter sa couronne
on n’a d’yeux que pour lui
mais on ne le voit pas

pourtant
dans sa fébrilité
et les affres de la fièvre
se voit renaître un calme

la huppe et le pinson
étourneaux et serins
mésange et rossignol
s’entendent à nouveaux

c’est un calme qui parle
pour qui peut bien l’entendre

la nature suit son cours

Le cygne

de la petite fenêtre à carreaux 
d’une chaumière à Kilcolgan
peut-on voir nager
sur la rivière
non loin de Coole
un cygne au long coup ondulé

mais soudain il s’envole
effrayé
par le bruit 
laborieux d’un engin
dont les grandes hélices 
trahissent la pesanteur

le cygne laisse derrière 
une grâce silencieuse
quand ses ailes battantes
traduisent la puissance  

mais il doit y avoir
d’innombrables carreaux
qui peuvent donner lieu 
à ce chant clair-obscur

Terre

il suffit de lui percer le ventre
et d’appuyer pour faire jaillir
une fontaine
dont les eaux noires
par magie 
transformées en plastiques
engrais et lubrifiants
bitume, gazole et fioul
essence ou kérosène
retombent sur nos têtes

à défaut de jouvence
elles laissent une cicatrice

un jour
pourtant
elle sera invisible

Encre, de Chine

un envol de plumes blanches
l’air presque détaché  
elles sont légères
elles se balancent
elles tourbillonnent
elles sont pourtant
l’aure et le souffle 
mais qui les voit dans le brouillard ?
qui les entend le soir tombé ?
Mu Qi, peut-être

Où pense-t-on ?

Il y a trois endroits sur terre où il fait bon penser

Sous la pluie
Ne rafraîchit-elle pas les idées et les songes?

En haut d’un escabeau
Ne nous rapproche-t-il pas du monde de l’esprit?

En dehors du cerveau
N’est-ce donc pas le lieu de toutes nos pensées?

Le je

Mais quel je 
En vaut donc la chandelle ?

Et pourtant 
La lumière en émane

Lorsque
D’un coup de liberté
Il donne sa langue au chat

C’est la règle du je

Rien n'attire

Le manque nous éblouit
Mais le vide est lumière

Fait ordurier

À celui-ci
Il manque un œil
À un autre
C’est un pied
Celle-ci n’entend plus
Ne voit plus ni ne parle
La peau déchiquetée
Le visage brûlé
Ils n’ont plus de jouets
De même leur innocence
On leur a arrachée

Ce sont les traces des orduriers
De leurs besognes
Qu’ils les assument 
Ou s’en démettent

Quant aux lâches
Ils s’en émeuvent
Le temps d’une conscience
Le moment d’une image

Mais les yeux de l’enfant 
Son sourire et son âme
S’éternisent en quiconque
Ne peut guère que pousser
Les hurlements de la révolte

Zéphyr

Le vent souffle
Mais voici venu le temps
De lui prêter l’oreille
Que nous y souffle-t-il ?
Que du nord ou de l’est
Glacial, cinglant ou sec
De l’ouest ou du sud
Humide, chaud, turbulent
Poussiéreux, purifiant
De la mer à la terre
Jusqu’aux cieux
Poumons et intestins
Jamais n’a- t- il été
Jusqu’alors entaché
D’amertume et soupçons

C’était là sa douceur
Immaculée, puissante 

L'eau, elle-même

Qu’entend-on en ouvrant la fenêtre ?
L’eau qui ruisselle
Qui coule
Et qui clapote
Ces sons lui appartiennent

Elle est faiseuse de vie
Elle décide de la mort
De la pluie, du beau temps
De déluges et de rêves
Elle est or noir
Ou neige sans prix
Elle se fait source de dix mille choses

Et pourtant
Elle emprunte ses formes

C’est ce qu’on voit
De la fenêtre ouverte sur l’eau

Rat des villes

Un rat traverse la rue
Puis s’arrête brusquement
Il effraie les passants
C’est de ça qu’il a peur

À moins qu’il ne s’inquiète
De voir son habitat
D’ordures et d’égouts
Sapé par l’air du temps

Ou alors il se dit
Mais de quel Opéra suis-je maintenant le nom ?

Annélide

Comme un poisson dans l’eau
Il se meut dans la terre
Il s’allonge
S’épaissit
S’amincit
Puis se tasse

Il insuffle la vie
À l’humus nourricier

Il ingère ses offrandes
Nématodes
Rotifères
Qui lui donnent la vie

En d’autres temps
Il s’offre aux mandibules
D’un oiseau qui le broie
Ou alors aux deux doigts
Du pêcheur qui l’éventre
En le faisant glisser
Tout le long de la hampe

Il leur donne une vie

Fuite en avant

Il est là
Puis là
Non, là
À moins qu’il ne soit là

Il est passé par là

C’est le présent qui se dérobe
Pour donner à l’histoire 
Son sens et son étoffe 

Réel au vide

Un cygne passe
D’un bord à l’autre de l’étang
Son reflet l’accompagne 
Et puis plus rien
On s’en souvient

Une pensée passe
D’un bout à l’autre du cerveau 
Son reflet l’accompagne
Et puis plus rien
On nous explique le réel

La marque de son temps

L’être-vite ne fait pas que passer

Il butine les pollens
Sans en rendre le miel

Démiurges

Bientôt
À notre tour
Nous deviendrons les dieux 
D’un monde qui cherchera 
À toucher sa genèse

Condamnés que nous sommes
À ne faire qu’entrevoir 
L’origine du notre

Yang et Yin

Un voyage dans l'espace
Aux dix mille billets verts
Nous laisse bouche bée

Mais voilà qu'un enfant
Nous ramène sur terre
II a la bouche ouverte


Poussière

Dix milles petites choses
En suspension dans l’air
Elles étincellent
À peine peut-on les voir
Elles sont si minuscules

Quand bien-même elles fourmillent
Elles dessinent un fuseau

C’est bien de la lumière
Dont elles donnent le spectacle

Larmes

Bordé d’herbe et de mousse
Ancré au bord de l’eau
Un saule laisse à l’étang 
Le soin de faire paraître 
Ses branches diaphanes
Son feuillage denté

Tout d’un coup
Un bateau à moteur
Lui cisaille les traits

Il éclate en sanglots

Et montre son vrai visage

Narcisse

Voici donc les premières jonquilles

Comme l'année dernière
Elles n'annoncent rien

Celles-ci sont dans un champ
Là, il y en a trois

Dans la brise elles se courbent
Comme pour se recueillir

On vient les ramasser
Elles finissent dans un vase

Amputées des parties
Sans faire le moindre bruit

On leur donne un peu d'eau
Pour qu'elles durent à nos yeux

C'est le signe du printemps
On fait parler le vide

On s'approche à nouveau
Un peu plus du soleil

Elle, sur terre

Une si petite chose
Qu’à peine on la voit
Le temps de sa lumière

À la limite
Elle peut se voir en son miroir
Se donner l’air d’un souffle

Elle sait fleurir un temps
Et devenir merveille
Dans son propre jardin

Mais d’un coup de balais 
Elle redevient poussière
Croyant pouvoir construire
Sa propre destinée

Le grand souffle l'emporte
Sans qu'on n'en sache rien

Si loin du fleuve de Colchide

Un faisan apparaît
À travers la fenêtre
Immobile
Du coin de l'œil
Il sent qu'on le regarde
Trahi par les carreaux
Mais l'heure n'a pas sonné
Il passe son chemin
Jusqu'au moment du glas
Où il disparaîtra
Dans une platée de choux

Reflets

Une goutte d'eau tombe d'un robinet

On l'entend
D'un bruit sec

Elle laisse
Une petite flaque
Sur l'aluminium gris

C'est alors qu'on y voit 
Le reflet ondulé d'une fenêtre à carreaux 
Au-dessus de l'évier

Mais s'y dessinent aussi de drôles de silhouettes 
Dont on ne peut entendre la couleur de leur sang

Dehors
On s'entretue

Une tristesse de plomb tombe sans faire de bruit

À l’endroit de la voie

Ici nous sommes
En deçà de l’au-delà
Au-delà de l’en deçà

Seule la mort devient non-lieu
Dans son linceul sans haut ni bas
Sans ombre ni lumière

Alors revient le temps
Nous est donné de voir
Les quelques dix mille choses
À l’endroit de la voie
Dont la nuit et le jour constituent la beauté

Mais le temps d'une vie
Ici et maintenant

Regard perdu

Le saucisson
Qui pourtant se façonne 
Et s’hume et se déguste 
Qu’il soit sec ou moelleux
Saliné ou poivré
Qu’il en appelle au vin
Pour parfaire son destin
Qu’il se marie au pain 
Pour assouvir les faims
Qu’il soit jésus des Vosges, de Lyon, ou d’Auvergne
Pour quiconque y voit la douceur d’un regard
Perdu à tout  jamais dans le sang et la chair
Il reste l’expression de la fin d’un cochon

L'immonde

Voici un mont étrange
Qui grandit à vue d’œil
Aux couleurs bigarrés
Aux lignes compliquées
Aux diverses matières

Ira-t-il ce mont-là
Jusque là où les dieux
Séjournent loin de nous
Afin de leur déplaire
Puis de les révolter ?

En a-t-il les ressources
Au péril de la terre ?
La colère des dieux
Abyssale
Fulminante
Contre un monde qui ne sait
Consentir à la voie

En sonnerait le glas
Du haut des immondices

Eau et poisson

Un poisson nage dans l’aquarium
En même temps
L’eau se meut au dehors du poisson
Il avance
Elle aussi
Il finit par tourner en rond
Elle tourbillonne
Épuisé
Il s’arrête
Se désintègre
Elle s’épand dans le poisson
Qui se dilue dans son bain d’eau
Jusqu’au moment
Où l’une et l’autre 
Ne font plus qu’un
Ni eau, ni poisson
Dans l’aquarium

Cercle

Sous le vide
L’univers
Sous l’univers
L’atmosphère
Sous l’atmosphère
L’air
Sous l’air
L’eau
Sous l’eau 
Le sable
Sous le sable
Un manteau
Sous le manteau
La graine
Sous la graine
Le vide

Le sens de l’ineffable

L’orage gronde
En silence

Le signe
Fait du bruit

L’eau et les dix mille choses

En bordure d’un étang
Un saule est installé
Trois roseaux, de la mousse, et de l’herbe
Ont poussé tout autour
Dans l’air et le vent
Au-dessous des nuages
À la lumière, au soleil

En bordure de la terre et du ciel
L’eau s’épanche ou s’endort

Bâtir sans bruit

Le ciel étoilé ne nous demande rien
Si ce n’est de briller d’un silence bienveillant
Et dont la probité
Efface toute image
À la foi destructrice
Aux diverses couleurs
D’une terre promise
Pour faire place
À la voie 
En quoi
Nous est donné
De nous bâtir sans bruit
Au son de la nature

Pourtant
Au petit matin
Le ciel voilé d’une brume fétide 
Alarmant
Nous réveille 

Nous avons trop bâti
D’un fracas malveillant

Raison sélène

La lune
Toujours là-haut
Sans ailes
De nuit sur l’eau
Sans nageoires


Mais soudain elle s’éclipse
En vertu de la cause

Voie lactée

Un fromage s’envole
Sans raison il décide 
De rejoindre une assiette
Là où l’ami le pain
Partage le destin 
De ceux qui n’ont pas d’ailes

À Tainan, l’arbre banian

Coincé entre trois rues
Immeubles et échoppes
Dans le bruit

Des autos 
Des motocycles filants 
Aux funestes trainées  

De la circulation
De l’afflux
De cette agitation 

Du va-et-vient 
Des timoniers de circonstance
Des possesseurs 
Des souverains en mal de sol

Du va-et-vient 
Du soleil, de la lune
Du grand vent
Des moussons

Il reste là
Nonobstant
De son tronc et branchage
Laissant pendre ses nattes
Dont l’encre sans couleur
À la saison des pluies 
Tombe au goutte à goutte
Pour aller esquisser 
Ses racines adventives
De ses mille et un traits

Vieillesse du moment 
Il est toujours affable

Sa voie majestueuse
Ne fuit pas de l’avant

Opprobre

La pensée couronnée
De lauriers et de prix
Tombe sous les regards
D’un ordre dont la gamme
Les trompettes
Et jactances
Affriandent ses disciples
Abreuvent leur paresse
Dans le bruit du discours
Et parmi les odeurs 
De la récognition 

La pensée dont l’arôme s’exhale
D’un silence sans prix

L’œil

Un trou noir
Au centre d’un galet
Au milieu d’un blanc d’œuf
Cerné par une amande 
Qui de fils et d'aiguilles
S'entoure d'une dune
Qui se meut ou se plie
Entre son ciel et terre
Pour créer l’air du temps
Au sein d’un univers

Dont il voit son envers
Son point à l’infini
Son œil noir de cyclone

Message blanc

Deux cent cinquante têtes
Perchées là-bas très haut
Pour un séjour lointain
Laissent une marque blanche
Un trait blanc
Dans le ciel
Dont la pureté sinistre
En appelle aux mortels

Nature soufflée

Quatre citrons sur une assiette
Un panier doranges 
De leau dans une tasse
Une corolle de rose
Posées sur une soucoupe

Là, là, et là
Alignés sur la table 
Se montrent en un vide infini
Laissant au temps le gré de disparaître
Dabandonner ses formes
Aux choses qui se donnent
Retrouver la nature
En son deuil ineffable
Voilà ce que nous souffle
Zurbarán
En silence

Avant que la parole à voix haute nen fasse
Des offrandes à la Vierge 
Damour et de pureté
Pour une renaissance
Servie sur un autel