Les belles luisantes

un bouvreuil s’envole 

de la branche d’un érable 

il va se rassasier dans les ronces et orties

son ventre en rougeoie 

 

un peu plus haut

vers les sommets

un ours se lève

puis il descend dans la vallée 

pour se repaître

de moutons et de ruches

pour éveiller 

d’un éclat brunissant 

sa fourrure endormie

 

pendant ce temps

immobile sur une tige

une mante attend

agenouillée

mouches et papillons

à des fins verdoyantes 

 

il se met à neiger

alors s’installe 

un  blanc sourd

dont le silence 

à la lumière

étincelle à nos yeux

 

la nuit tombe

au travers d’un voile de lumière

la lune laisse entrevoir

la somptuosité d’un noir

dont on entend

les murmures

et les bruits esseulés

 

mais voilà

qu’à coups de hache 

et de faisceaux

on donne la mort

aux belles luisantes

on les flagelle 

pour faire couler un sang

qui n’a plus de couleur

on leur hôte leur âme


ne reste que du brun 

du rouge ou du vert

que du blanc sans son souffle

ou du noir endeuillé 

 

au nom d’une nation

d’un peuple

ou d’un dieu

d’un potentat ou d’une idée

les belle luisantes se changent alors

en couleurs d’apparat

 

pour parer de laideur

la barbarie humaine

Sept ans

deux jades à l'encre noire

aux amandes encore lisses

présagent une nouvelle gamme

de nouvelles paroles

 

à moins que ce ne soit

celles de l'harmonie

du feu, de l'eau, du bois

du métal 

de la terre

 

elles ne vieilliront pas

 

mais pourtant aujourd'hui

l'une et l'autre 

nous jouent 

pour la première fois

une morceau à sept notes

qui parlent à leur façon

dans un bois de bambous

dont tôt émanera 

un sens un peu plus sage       

                      





           




Li Shida (李士達), Les Sept Sages du bois de bambous (1616) 


Nature

un écureuil de Pallas

sur une branche

s’affaire à ronger un cône de cyprès

les yeux noirs, vides

son ventre rouge, bientôt comblé

 

soudain

il s’interrompt

puis par à-coups fulgurants

tourne la tête,  à droite, à gauche

il s’arrête à nouveau

prête l’oreille

 

c’est qu’on le regarde

on parle de lui

on le raconte, même

on l’imagine


alors il disparaît 

pour retrouver cette chose invisible 

on finit par ne plus l’entendre

il a rejoint la nature ineffable 

la plénitude du vide

jusqu'à ce qu'il rejaillisse

à nouveau à nos yeux

avec le même panache




L’arbre de feu, à Taïwan

un soir d’hiver

d’une cuve 

en cyprès jaune  

bimillénaire du mont Qilan

emplie d’eau 

de source chaude

émanait une fragrance 

 

un certain temps 

refait surface

celui des cerisiers

qu’on a plantés chez les Gaoshan

 

l’arbre de feu  

dont les cernes en silence

laissaient souffler 

la marque ineffable

du flot des lunaisons

 

dégageait une senteur

dont la fraîcheur 

toute manifeste

n'avait pris la moindre ride

 

depuis le temps du soleil levant

L’air des mots

quelques mots
emportés par le vent
s’abandonnent dans les airs
l’un s’accroche à une branche
l’autre se perd dans les nuages
la plupart retombent
dans un champ fraîchement labouré
ils parsèment les sillons
dans l’attente d’un souffle 
qui leur redonne un sens
sur un air verdoyant

Providence

parsemés sur le lais

qui miroite le ciel, les nuages

et les mauves

dont la strideur du cri 

perce le calme plat

laissé par la marée

bigorneaux et clovisses

buccins, clams et couteaux

attendent leur étoile

 

c’est le moment des fêtes

on consomme des vies

 

mais advient un bruit sourd

 

tout un pan de falaise

s’effondre sur le sable

une nuée en émane 

tout redevient poussière

 

les fruits de mer 

par chance 

échappent à leur destin

Pensée crépusculaire

un bref passage sur Terre

nous apprend bien des choses

mais il ne change rien

chaque année nous apporte

son lot de nouvelles vies

dont la virginité

en appelle à apprendre

à chaque fois les mêmes choses

pour être souverain parmi les souverains

 

mais pour notre malheur

sévissent ceux du milieu

ou bien de l’au-delà 

ou de la plénitude

ceux-là mêmes qui n’ont d’yeux 

que pour leur signature

que l’ont ne reconnaît qu’au nombre de victimes

d’orphelins, mutilés

dont ils usent aux seules fins

de souveraineté

celle dont les animaux

par nature se repaîtrent

 

au point qu’un jour

sonnera le glas

de l’éternel retour

Turpitude

à l’automne

les feuilles  mortes

se ramassent à la pelle

elles entrent dans l’hiver

leur destin aux aguets 

entend-on s’impatiente 

attisons donc le feu

il va nous réchauffer

 

mais de quelle flamme est-il ?

celle d’une âme éteinte

au milieu de la fange

Un enfant a six ans

deux amandes noires
une peau innocente
qui laisse entrevoir
la fin des dents de lait                                  
mais sous un clair de lune
celle que Gao Qipei
au travers des bambous
et des fleurs de pruniers
nous a montré une fois
mais pour l’éternité








toi  
tu es à l’orée 
de soixante-quinze lunes
un jour presque comme un autre
il annonce une vie


Amphitryons

quoi de plus naturel
il laisse sa capside
pour vivre chez son hôte

mais alors
sa volonté myope 
lui fait perdre la tête
il n’y a pas de place
pour deux amphitryons

on cherche à le pourfendre
lui hotter sa couronne
on n’a d’yeux que pour lui
mais on ne le voit pas

pourtant
dans sa fébrilité
et les affres de la fièvre
se voit renaître un calme

la huppe et le pinson
étourneaux et serins
mésange et rossignol
s’entendent à nouveaux

c’est un calme qui parle
pour qui peut bien l’entendre

la nature suit son cours

Le cygne

de la petite fenêtre à carreaux 
d’une chaumière à Kilcolgan
peut-on voir nager
sur la rivière
non loin de Coole
un cygne au long coup ondulé

mais soudain il s’envole
effrayé
par le bruit 
laborieux d’un engin
dont les grandes hélices 
trahissent la pesanteur

le cygne laisse derrière 
une grâce silencieuse
quand ses ailes battantes
traduisent la puissance  

mais il doit y avoir
d’innombrables carreaux
qui peuvent donner lieu 
à ce chant clair-obscur

Terre

il suffit de lui percer le ventre
et d’appuyer pour faire jaillir
une fontaine
dont les eaux noires
par magie 
transformées en plastiques
engrais et lubrifiants
bitume, gazole et fioul
essence ou kérosène
retombent sur nos têtes

à défaut de jouvence
elles laissent une cicatrice

un jour
pourtant
elle sera invisible

Encre, de Chine

un envol de plumes blanches
l’air presque détaché  
elles sont légères
elles se balancent
elles tourbillonnent
elles sont pourtant
l’aure et le souffle 
mais qui les voit dans le brouillard ?
qui les entend le soir tombé ?
Mu Qi, peut-être

Où pense-t-on ?

Il y a trois endroits sur terre où il fait bon penser

Sous la pluie
Ne rafraîchit-elle pas les idées et les songes?

En haut d’un escabeau
Ne nous rapproche-t-il pas du monde de l’esprit?

En dehors du cerveau
N’est-ce donc pas le lieu de toutes nos pensées?

Le je

Mais quel je 
En vaut donc la chandelle ?

Et pourtant 
La lumière en émane

Lorsque
D’un coup de liberté
Il donne sa langue au chat

C’est la règle du je

Rien n'attire

Le manque nous éblouit
Mais le vide est lumière

Fait ordurier

À celui-ci
Il manque un œil
À un autre
C’est un pied
Celle-ci n’entend plus
Ne voit plus ni ne parle
La peau déchiquetée
Le visage brûlé
Ils n’ont plus de jouets
De même leur innocence
On leur a arrachée

Ce sont les traces des orduriers
De leurs besognes
Qu’ils les assument 
Ou s’en démettent

Quant aux lâches
Ils s’en émeuvent
Le temps d’une conscience
Le moment d’une image

Mais les yeux de l’enfant 
Son sourire et son âme
S’éternisent en quiconque
Ne peut guère que pousser
Les hurlements de la révolte

Zéphyr

Le vent souffle
Mais voici venu le temps
De lui prêter l’oreille
Que nous y souffle-t-il ?
Que du nord ou de l’est
Glacial, cinglant ou sec
De l’ouest ou du sud
Humide, chaud, turbulent
Poussiéreux, purifiant
De la mer à la terre
Jusqu’aux cieux
Poumons et intestins
Jamais n’a- t- il été
Jusqu’alors entaché
D’amertume et soupçons

C’était là sa douceur
Immaculée, puissante 

L'eau, elle-même

Qu’entend-on en ouvrant la fenêtre ?
L’eau qui ruisselle
Qui coule
Et qui clapote
Ces sons lui appartiennent

Elle est faiseuse de vie
Elle décide de la mort
De la pluie, du beau temps
De déluges et de rêves
Elle est or noir
Ou neige sans prix
Elle se fait source de dix mille choses

Et pourtant
Elle emprunte ses formes

C’est ce qu’on voit
De la fenêtre ouverte sur l’eau

Rat des villes

Un rat traverse la rue
Puis s’arrête brusquement
Il effraie les passants
C’est de ça qu’il a peur

À moins qu’il ne s’inquiète
De voir son habitat
D’ordures et d’égouts
Sapé par l’air du temps

Ou alors il se dit
Mais de quel Opéra suis-je maintenant le nom ?

Annélide

Comme un poisson dans l’eau
Il se meut dans la terre
Il s’allonge
S’épaissit
S’amincit
Puis se tasse

Il insuffle la vie
À l’humus nourricier

Il ingère ses offrandes
Nématodes
Rotifères
Qui lui donnent la vie

En d’autres temps
Il s’offre aux mandibules
D’un oiseau qui le broie
Ou alors aux deux doigts
Du pêcheur qui l’éventre
En le faisant glisser
Tout le long de la hampe

Il leur donne une vie

Fuite en avant

Il est là
Puis là
Non, là
À moins qu’il ne soit là

Il est passé par là

C’est le présent qui se dérobe
Pour donner à l’histoire 
Son sens et son étoffe 

Réel au vide

Un cygne passe
D’un bord à l’autre de l’étang
Son reflet l’accompagne 
Et puis plus rien
On s’en souvient

Une pensée passe
D’un bout à l’autre du cerveau 
Son reflet l’accompagne
Et puis plus rien
On nous explique le réel

La marque de son temps

L’être-vite ne fait pas que passer

Il butine les pollens
Sans en rendre le miel

Démiurges

Bientôt
À notre tour
Nous deviendrons les dieux 
D’un monde qui cherchera 
À toucher sa genèse

Condamnés que nous sommes
À ne faire qu’entrevoir 
L’origine du notre

Yang et Yin

Un voyage dans l'espace
Aux dix mille billets verts
Nous laisse bouche bée

Mais voilà qu'un enfant
Nous ramène sur terre
II a la bouche ouverte


Poussière

Dix milles petites choses
En suspension dans l’air
Elles étincellent
À peine peut-on les voir
Elles sont si minuscules

Quand bien-même elles fourmillent
Elles dessinent un fuseau

C’est bien de la lumière
Dont elles donnent le spectacle

Larmes

Bordé d’herbe et de mousse
Ancré au bord de l’eau
Un saule laisse à l’étang 
Le soin de faire paraître 
Ses branches diaphanes
Son feuillage denté

Tout d’un coup
Un bateau à moteur
Lui cisaille les traits

Il éclate en sanglots

Et montre son vrai visage

Narcisse

Voici donc les premières jonquilles

Comme l'année dernière
Elles n'annoncent rien

Celles-ci sont dans un champ
Là, il y en a trois

Dans la brise elles se courbent
Comme pour se recueillir

On vient les ramasser
Elles finissent dans un vase

Amputées des parties
Sans faire le moindre bruit

On leur donne un peu d'eau
Pour qu'elles durent à nos yeux

C'est le signe du printemps
On fait parler le vide

On s'approche à nouveau
Un peu plus du soleil

Elle, sur terre

Une si petite chose
Qu’à peine on la voit
Le temps de sa lumière

À la limite
Elle peut se voir en son miroir
Se donner l’air d’un souffle

Elle sait fleurir un temps
Et devenir merveille
Dans son propre jardin

Mais d’un coup de balais 
Elle redevient poussière
Croyant pouvoir construire
Sa propre destinée

Le grand souffle l'emporte
Sans qu'on n'en sache rien

Si loin du fleuve de Colchide

Un faisan apparaît
À travers la fenêtre
Immobile
Du coin de l'œil
Il sent qu'on le regarde
Trahi par les carreaux
Mais l'heure n'a pas sonné
Il passe son chemin
Jusqu'au moment du glas
Où il disparaîtra
Dans une platée de choux

Reflets

Une goutte d'eau tombe d'un robinet

On l'entend
D'un bruit sec

Elle laisse
Une petite flaque
Sur l'aluminium gris

C'est alors qu'on y voit 
Le reflet ondulé d'une fenêtre à carreaux 
Au-dessus de l'évier

Mais s'y dessinent aussi de drôles de silhouettes 
Dont on ne peut entendre la couleur de leur sang

Dehors
On s'entretue

Une tristesse de plomb tombe sans faire de bruit

À l’endroit de la voie

Ici nous sommes
En deçà de l’au-delà
Au-delà de l’en deçà

Seule la mort devient non-lieu
Dans son linceul sans haut ni bas
Sans ombre ni lumière

Alors revient le temps
Nous est donné de voir
Les quelques dix mille choses
À l’endroit de la voie
Dont la nuit et le jour constituent la beauté

Mais le temps d'une vie
Ici et maintenant