L'humanité

elle passe

personne d’autre 

dans l’espace ne la remarque

 

le bruit

les belles choses

les atrocités

les laideurs

le silence

 

elle s’entend

se contemple

se complet

se répugne

se recueille

 

dans son bocal aux reflets concaves et miroitants

 

jusqu’au jour

où un éclair l’atomise

sans l’ombre d’un témoin

 

mille éclats retournent à l’infini

 

et rien ne s’est passé

Belle et paisible

les sirènes retentissent

une pluie de piments rouges

cherche à bientôt s’abattre

sur l’île aux belles formes

au souffle si paisible 

à la douceur si humble

au lac du soleil et de la lune

aux multiples lumières et leurs fertilités

 

un chien hurle

à la mort annoncée de la fleur de prunus

le même hurlement 

que l’on entend à Kiev 

au Darfour, à Gaza

 

pourtant

du haut de la montagne de Jade

un rugissement s’élève

au-dessus de la brume

celui d’un ours noir au croissant victorieux

qui tonne et résonne par-delà terres et mers

cet écho qui transperce 

le soupçon de conscience de tous les assassins

cet élan à éclore dans un azur de paix

 

tous sous un même ciel

semblables, différents

 

les sirènes se taisent

le souffle peut reprendre

Entre montagne et eau

une toute petite figure

dans le coin d’un monde 

façonné d’encre et de blanc 

sur un papier de riz

prend part aux dix mille choses

entre montagne et eau

 

on la discerne à peine

elle n’a pas de regard

ne se montre pas plus

mais elle n’est pas aveugle

ni ne tourne son dos

elle voit ce qui l’entoure

elle s’en accorde bien

 

les rochers gigantesques paraissent moins menaçants

les herbes minuscules n’ont plus d’insignifiance

la brume se défait de son mystère ambiant

les bambous abandonnent leurs postures invasives

et même l’eau qui tombe, qui cascade, ou qui stagne

ne cherche à engloutir

 

elle se trouve, là

 

mais brutalement

d’un coup de sang

le rouleau se replie

 

elle disparaît

elle et son monde

Belle âme en paix

les animaux n’ont pas l’âme guerrière

ils se dévorent

jusqu’à la moelle ils se broient

ils vivent leur vie

qu’ils croquent à pleines dents

sans choisir


la gente humaine, elle, assassine 

elle se délecte de ses pitances 

en croque-mort

 

hors le cas où

une constellation de notes, de formes, et de couleurs

de gestuelles, de voix, de mots

la suspend dans ses choix

 

sans comprendre pourquoi

le carnage s’interrompt

elle s’en désintéresse

 

personne ne songe 

à voler l’âme en paix

la soumettre, la tuer

le temps de la beauté

Primates

hier soir, dans la brume

de la forêt d’Alishan

un macaque se toilettait tout au bord de la route

soudain il se figea 

surpris par la vue de l’un des passagers 

d’une voiture qui passait

les regards se croisèrent

au point de se confondre

le temps suspendu d’un instant impalpable

par pudeur le primate au teint rose 

s’enfuit pour se cacher dans les cyprès géants

le primate voyeur, lui, fit remonter sa vitre

troublé par la rencontre

pour aller voir ailleurs 

avant que la nuit tombe

Âmes

muni de son filet à papillons

il arpente les sentiers dans la forêt de chênes

en quête d’attraper des âmes vagabondes

il souhaite les conserver

encadrées, il peut les admirer

inertes, immobiles

mais elle passent au travers

sans qu’il s’en aperçoive

à la tombée du soir

il en revient bredouille

les âmes sont furtives

sans couleurs ni lumières

et pourtant 

elles colorent nos mémoires

elles éclairent nos sens

elles reviennent sans cesse pour qui accueille leur souffle


celle d’un arbre cherchait toujours refuge dans un esprit gracieux

Beau temps

la brume enveloppante 

à la lumière diffuse

où les dix mille choses

se fondent dans les yeux

une petite pluie fine

qui abreuve l’esprit

les tons de gris du ciel

laines grèges, anthracites

les blancs de lait ouatés  

les couleurs de la terre

qui parlent posément

 

mais entre les nuages

un rayon de soleil

perfore la nébuleuse

et brûle qui le contemple

le mauvais temps approche

un bleu céleste vain

pour des regards candides

une chaleur torride

qui assèche les gorges

un feu aux dards perçants 

qui signe de ses cendres

il dévore les peaux

étendues sur le sable

éteint les coloris même les plus criards

 

cet astre n’est radieux que voilé sous la bruine

qu’au travers des nuées et de fines ondées

Montagne et eau

une goute noire de suie

tombe sur une feuille de papier de riz  

elle s’étale lentement 

elle semble marquer son lieu

ou se faire absorber

puis un coup de pinceau la rattrape dans l’instant

elle passe du noir au blanc

elle s’évide dans son plein

l’encre de Chine devient montagne et eau  

orpheline elle n’était que beauté 

maintenant elle a le sens

Poussière

les grains de poussière n’ont pas de chance

chacun d’eux est unique

invisible à l’œil nu

mais dès qu’ils se rassemblent

on s’en débarrasse comme des malotrus

ensembles, ils se font remarquer

souvent à leurs dépens

sur la lune, en revanche 

ils ne gênent personne

ils sont pourtant partout

ils en font la beauté

et la curiosité

on les regarde de loin

c'est quand on va les voir

qu'ils deviennent abrasifs

ici-bas

ils font communément 

figures d’empêcheurs dont on veut se défaire

même si d’ordinaire

la gent se plait à dire

on va faire la poussière

ils nous empêchent de voir

ils font éternuer

ils sont même associés à de l’impureté

ils bouchent les voies nasales

écorchent les poumons

ils embrouillent la pensée 

se déposent à l’aveugle

délétères et lugubres

cette même poussière

à laquelle on retourne  

après notre passage

un retour éternel, à ce qu’il y paraît

mais pour peu qu’on l’écoute

la poussière résonne  

par-delà le pur, au-delà de l’impur

elle se donne à nos yeux

elle se sacrifie

pour qu’on laisse des traces

en creux au préalable, le plus souvent en plein

c’est la marche du temps

le pas des signatures

un monde sans poussière est un lieu sans mémoire 

un voile de poussière enfante notre éveil

peu reconnaissants

on se nettoie les pieds

on se saurait salir un monde aseptisé

Ronron au Louvre

sous une pluie de flashs

la salle des États finit par prendre feu

les visiteurs couraient dans tous les sens

du regard, La Joconde suivait le mouvement de panique

les flammes s’approchaient 

scène insolite, un chat de gouttière 

trouva refuge sur l’autel devant l’icône 

lui avait les yeux fixés sur Les Noces de Cana

espérant un miracle

de l’eau ! de l’eau ! et non du vin

le brasier infernal allait tout avaler  

quand survint un pompier au casque flamboyant 

reflétant une palette de lueurs vénitiennes

Mona Lisa, intouchable, ronronnait de se voir rescapée

mais d’un coup d’humanité

c’est le chat qu’il sauva

Fête des lanternes

à la tombée du soir

aux nuances d'orange passagères

un vieil homme, le dos courbé

poussait sa bicyclette à grand-peine

sous une montagne de sacs

bourrés de marchandises promises au recyclage

le long d’une rue étroite sans trottoirs ni rigoles

bordée d’habitations en briques rouges et bois

pas toujours alignées

parfois aux murs galbés sous le poids des années

 

une voiture électrique surgit en sens inverse

elle bloque la ruelle

en silence

le véhicule fait alors marche arrière 

puis s’arrête au niveau d’une petite épicerie

la voie est dégagée

le chauffeur y avait oublié sa petite poche de boules

de farine de riz doux

 

sans mot dire

le vieil homme 

poursuivit son chemin

sans retour

 

seules les lanternes suspendues

en ordre rectiligne 

au rythme des pleines lunes

semblaient s’en amuser

dans la brise hivernale

près de Fort Zeelandia

au sud de Taïwan 

Pesanteur, légèreté

ses lunettes rondes s’étaient rayées

à force d’écouter 

un vieux disque en vinyle

dont la voix de son maître

répétait à tout va

de baisser le volume

afin de voir les sons 

s’échapper des sillons

et de prêter l’oreille au retour des images

 

vint le réveil dans le brouillard

des draps lactés 

on tira les voilages de lin

on ouvrit les volets

un premier rayon blanc vint éblouir la vue

au loin se discernait

un oiseau tournoyant et planneur

le rapace plongea

suivirent des gémissements

d’atroces petit cris  

les seuls à pouvoir fuir les entailles du bec

les bruits s’évanouirent

puis une détonation mit fin 

au festin du faucon

l’animal s’assoupit

on ferma la fenêtre

le cœur lourd, la mort dans l’âme 


accrochée sur le mur

une nature morte

clignait d’un œil espiègle 

 

sur la nappe d’ivoire

reposait un lièvre

le regard vide

les deux pattes arrières

suspendues à deux crocs 

le ventre cisaillé

décanté de son sang

à côté

le cristal tout limpide

d’un demi-verre de rouge

reflétait une fenêtre

aux rideaux grand ouverts

sous les yeux pèlerins

d’un oiseau empaillé

une gibecière de cuir

à côté d’un bougeoir

complétait le tableau

 

à l’approche de midi

les rayons du soleil 

se faisaient plus stridents

on ferma les persiennes

quelques fuseaux de feux 

parvenaient à percer

le sombre de la pièce

des taches lumineuses 

venaient, légères, se projeter 

sur les murs terre d’ombre et le plancher de bois 

l’une d’elles dévoila une scène de chasse

au-dehors les cigales crépitaient 

à la lumière du projecteur 

la table resplendissait, le cristal scintillait

les autres figurants se mouvaient vers un temps

où jadis le gibier qu’il fut proie ou rapace

crapahutait dans l’herbe ou voltigeait dans l’air

jusqu’à ce que le chasseur signa le dénouement 

le vin, lui, devenait sang

 

passait l’après-midi 

de concert, les cibles des rayons 

se déplaçaient vers l’est

les cliquetis nuptiaux commençaient à faiblir

le cinéma muable redevint un tableau 

immobile et muet

 

à la tombée du soir

on tira les rideaux

un miroir accroché en face de la peinture

reflétait une bougie tout juste allumée

le foyer tamisé faisait trembler les murs

de ses ombres incertaines et frivoles 

de bien grandes oreilles assommaient un gerfaut

qui tenait dans ses serres un giboyeur crevant

le bal ardent des léporides continua  

jusqu’au bout de la flamme   

les murs perdirent leurs voix

la cire qui fondait mit fin aux pas de danse

 

au retour du sommeil

dans un noir d’aniline

on voyait les échos des images ricocher 

on écoutait le bruit de l’huile de la peinture

qui commençait à frire  

la nappe avait pris feu

la volaille dorait

un braconnier dormait à demi aviné

les rires rebondissants du lièvre moqueur

vinrent sonner l’alarme du réveil au matin 

Poème

une porte blanche

donne sur une pièce 

une petite fenêtre laisse entrevoir un arbrisseau

dans son feuillage s’affaire soyeusement une chenille opaline

au loin brumeux se laissent deviner

des nénuphars et une aigrette dans un étang 

 

une table aux pieds de chrome miroitant un regard

est adossée au mur de chaux

quelques feuilles écrites sur la toile cirée  

déroulent un fil conteur d’images

à côté, un stylo à plume vidé de son encre 

et là, une chaise chenue sur le plancher d’ébène

 

au milieu resplendit un tapis chinois 

dont les fibres de soie font scintiller fleurs de murier, nuages et papillons

à la lumière oblique traversant les carreaux

 

les grains de poussière en myriades 

dessinent des fuseaux d’un ambre argenté

dont l’un d’eux illumine une petite araignée

écrasée par mégarde ou bien par répugnance

 

au dehors

un visage collé à la vitre 

regarde à l’intérieur

il se voit déformé par le métal poli

en tête de lotus

mais n’arrive pas à lire

ce que dit le poème

Le frein

il ne ralentit pas

il rééquilibre

 

il n’empêche pas

il sauve

 

il n’entrave guère 

que la course au temps

 

celle qui nous aveugle

nous assourdit

nous désincarne

 

il nous donne la chance

par les temps qui courent

de nous recouvrer

dans les cycles 

de notre chair

de la terre et du ciel

 

tel un dernier souffle

un temps soit peu

 

avant que la machine 

nous laisse de côté

seuls dans le temps des regrets

 

Horreur ordinaire

quoi de plus anodin 

 

qu’une coccinelle

qui se pose

sur une tige de fève

et qui se rassasie 

de pucerons et de cochenilles

 

qu’une bombe

tombée d’en haut

qui touche sa cible

et qui anéantie

carrés, cubes, et petits points 

 

seulement voilà

ici-bas

 

pour le bien-être

de la bête à Bon Dieu

d’un coup de mandibules

se font broyer

pattes, têtes, et thorax 

cornicules et tubercules

 

pour le bien-être 

des âmes restantes

l’instant d’une déflagration

détruit à tout jamais

les petits mondes

des champs d’herbes et de blé  

réduit en poussière

maisons et leurs foyers

déchiquète et calcine 

les gens,  leurs visages, leurs sourires

Feu des Landes

les pins

calcinés

sur un tapis de cendres

tenaient à peine debout

dans un air devenu délétère

 

pour ceux que les flammes

avaient en partie épargnés

seuls restaient 

noirs d’ébène

 

les colonnes vertébrales

les os décharnés

les organes charbonnés détachés de leurs corps

 

troncs d’arbre

bâtons de branche

et pommes de pins

 

en silence

époumonés

nous tendaient un miroir